09 septembre 2016

Les deux érections du monument signal

Tonton Bédouin raconte...

 

Les tribulations des rostres de pierre

 

C'est en 1949 que le Comité du Débarquement présidé par Raymond Triboulet, le premier sous-préfet de la France libérée, décide de commémorer le souvenir du "Jour J" en faisant édifier neuf bornes commémoratives sur les côtes de la Manche et du Calvados de Utah Beach à Sword Beach. La conception des monuments fut confiée à Yves-Marie Froidevaux, architecte en chef des Monuments historiques. Le financement, un fonds de dix millions de francs géré par le service des Monuments historiques, sera assuré par la vente de la ferraille provenant des épaves des navires américains que l' ancien propriétaire a gracieusement cédées...à Raymond Triboulet qui les remettra au gouvernement français. ( R Triboulet un gaulliste de la IVe Plon 1985)
La forme des monuments situés sur le littoral, même si tous présentent de légères différences symbolisent des proues de navires, d'autres y voient des cheminées et ceux situés dans les terres comme à Bénouville, Carentan ou Isigny sont en forme de bornes circulaires. Chacun est complété d'une inscription en relief en français et en anglais, oeuvre du sculpteur Chiquet fréquent partenaire de Froidevaux dans les chantiers de  la Reconstruction. Les blocs supportant les inscriptions forment, à l'antique, une manière de colonne rostrale. Les emplacements choisis,tous symboliques et l'absence volontaire de tout décor ou équipement même destinés à faciliter les commémorations à proximité immédiate devaient renforcer la majesté des édifices.
Le premier monument réalisé fut celui de Bernières sur mer dont la pose de la première pierre eut lieu à l'occasion du cinquième anniversaire du Débarquement le 6 juin 1949. C'est en effet le site choisi pour célébrer cette année-là les fêtes de la commémoration. Et c'est le maréchal Montgomery, himself, qui préside! L'inauguration n'aura lieu que le 19 novembre 1950 en présence d'Antoine Pinay ministre des Transports et du Tourisme et du général Vannier ambassadeur du Canada.



Le monument-signal de Bernières
 construit de 1949 à 50 en granit brun
a servi de prototype aux autres monuments qui ponctuent de Sainte Marie du Mont à Ouistreham les plages du Débarquement.

Acte 1, Ouistreham, 6 juin 1957

C'est la date choisie pour l'inauguration du monument-signal de Ouistreham, comme celui d'Omaha, à Saint Laurent sur mer, d'ailleurs. Le Comité du Débarquement a choisi un emplacement symbolique, l'extrémité est de Sword beach et de la zone de débarquement maritime alliée en 1944. C'est l'architecte ordinaire des Monuments historiques comme on disait alors, Paul Leroy qui surveilla les travaux en suivant les plans de Froidevaux. Le monument prenait appui sur un ancien blockhaus situé sur l'emprise actuelle de la gare maritime, près de l'ancien camping. Les deux photographies (ci-dessous) de la construction sont issues de la collection de Paul Leroy, aujourd'hui déposée aux Archives départementales du Calvados.
























On distingue sur la photographie de droite le blockhaus servant de support. Le monument était situé au sommet d'une petite dune qui permettait une bonne visibilité de l'édifice que l'on vienne de terre ou de mer.



Sur cette carte postale de la fin des années 50, le monument semble défier les siècles.

Acte 2, en route pour le rond-point de la liberté...

On aurait pu penser que le monument comme ses frères était destiné à une immobilité majestueuse et séculaire. C'était sans compter sur les nécessités du développement économique et de l'essor de la région. Le projet de passerelle transmanche allait bouleverser ce secteur de Ouistreham un peu abandonné, camping peu esthétique, terrains vagues, carrière de sable de mer...Le chantier mené en un temps record exigeait entre autres le déplacement du monument signal; tâche ardue au moins sur le plan psychologique, rappelait récemment (cf Ouest France 20/04/2016) André Ledran, maire à l'époque et acteur essentiel de la passerelle transmanche. (NDLR il y a des maires qui réalisent des passerelles, d'autres qui ne font que les emprunter ou les démolir...). Il fallut en effet convaincre Raymond Triboulet président du Comité du Débarquement d'accepter le transfert du géant de granit sur le rond-point d'entrée de ville. Et ce ne fut pas facile...


Le monument à son nouvel emplacement accueille désormais depuis trente ans les milliers d'automobilistes qui empruntent chaque jour ce giratoire en leur rappelant de manière subliminale le sacrifice de ceux qui ont débarqué pour la reconquête de notre liberté. Certes il n'est plus tout à fait en bord de mer comme l'avaient souhaité ses concepteurs, mais c'est sans doute le plus vu aujourd'hui. Son emplacement inusité lui épargne également les quelques pollutions visuelles auxquelles n'ont pas échappé certains de ses frères de pierre.


Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, Tonton Bédouin suggère la lecture instructive de l'article "un territoire pour le souvenir, le débarquement et la bataille de Normandie" de Patrice Gourbin in Actes du colloque franco-allemand "Reconstruction de la Normandie et de la Basse Saxe après la Seconde guerre mondiale" Université de Rouen 21-22/10/2010http://archibaz.weebly.com/monuments-du-deacutebarquement.html