03 mars 2016

Un dragueur reconverti

Tonton Bédouin raconte ...

 

La transmanche avant la transmanche



Est-ce parce qu'il a entendu chanter le bateau de Ouistreham par Alain Souchon et Laurent Voulzy au Zénith (la chronique a été écrite le 26 novembre) que Tonton Bédouin a envie de vous parler ce matin de la transmanche ? De celle d'avant que le néologisme n'ait été inventé, de celle qui fleurait bon la vapeur surchauffée, la fumée de charbon et les remugles tenaces d'huile de machine, de pétrole lampant et de vomi par mer agitée...


Prospectus dépliant de la boulangerie pâtisserie Roch rue de la mer à Riva-Bella 
qui indique les horaires pour la saison 1926 de la liaison Ouistreham-Londres assurée par la Southern Railway. 


On trouve également dans ce document pratique les horaires du "bateau du Havre" (voir notre précédente chronique) ainsi que ceux des chemins de fer sans oublier l'horaire des marées entre deux réclames pour des sorbets ou des petits fours frais.

Des débuts difficiles

 

L'ouverture du canal en 1857 fait naître des idées de liaison vers cette côte anglaise à la fois si proche et si lointaine. On commence par des trajets occasionnels de transports de marchandises qui deviennent réguliers, trois fois par semaine, en 1893 grâce au service assuré par la compagnie London-Brighton et South Coast Railways entre Caen et Londres via Ouistreham et Newhaven. La ligne est ouverte aux  voyageurs à partir de 1895. Les navires utilisés, surtout en période de pointe, sont parfois ceux de la Compagnie Normande de Navigation à Vapeur qui assure déjà les lignes de cabotage entre Caen, Trouville, Honfleur et Le Havre. La première année voit passer quelque 3 000 passagers pour culminer à environ 4 700 à la fin du XIX ème siècle mais le succès escompté ne se produit pas et le service voyageur cesse en 1907. Périodiquement on parle de le relancer mais le premier conflit mondial ralentit les initiatives et il faut attendre 1925 pour qu'une nouvelle ligne régulière voie le  jour en saison sous l'égide de la Southern Railway.


Le Britanny de la Compagnie London-Brighton dans le canal 



Encart publicitaire (on disait alors réclame) paru dans le numéro spécial consacré au département du Calvados  
par la revue "L'illustration économique et financière" en juillet 1925


Le service relie Caen-Ouistreham à Londres via Southampton, et ce, trois fois par semaine en juillet et août. Le Syndicat d'initiative se vante même d'un service quotidien vers la capitale britannique; les horaires édités démentent cependant cette affirmation un peu hardie. La traversée à l'aller comme au retour se fait de nuit et dure environ huit heures; les passagers disposent de deux dortoirs à couchettes superposées, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Il faut emmener son "casse-croûte" car on ne trouvera à bord que du thé ou du café !  Une correspondance avec le chemin de fer est prévue avec une arrivée à la gare londonienne  de Waterloo quatre heures plus tard. Il faut donc environ douze heures pour effectuer le trajet. On comparera avec ce que l'on connait aujourd'hui; le confort est certes bien meilleur mais les temps de parcours n'ont qu'assez peu progressé.


Le paquebot "Ardena" qui assura la traversée entre 1925 et 1934 tel qu'il apparaissait dans le document promotionnel 
édité par le Syndicat d'initiative vers 1930.

Un dragueur reconverti

 

Le paquebot Ardena acquis par la Southern Railway pour assurer la ligne Caen-Southampton fut lancé en 1915 sous le nom de Peony aux chantiers navals de Dumbarton; c'était alors un aviso-dragueur de mines. Transformé en paquebot mixte, il fréquenta nos côtes pendant près de 10 ans. N'en ayant plus l'utilité, la Southern Railway l'envoya en 1934 se... faire voir chez les grecs. Le navire navigua donc sous pavillon hellène jusqu'à  ce qu'il soit coulé en juin 1941 par les allemands qui le renflouèrent et le réutilisèrent. Le 27 septembre 1943, atteint par une mine dans les îles ioniennes, il sombra emportant avec lui 600 soldats italiens.




L'Ardena qui assura avec le Princess Enna la ligne Ouistreham-Southampton. 
Il fut également utilisé au départ de Cherbourg pendant l'intersaison.

Une gare maritime sur le chemin de halage

 

Soucieux de développer le tourisme dans la commune, le maire Alfred Thomas, entreprit la construction en 1930 d'une gare maritime. Elle était située à l'extrémité du chemin de halage, sur ce qu'on appelle aujourd'hui le quai Charcot et à proximité immédiate de la petite gare des chemins de fer du Calvados. De style néo-normand balnéaire, œuvre de l'architecte Duroy (qui avait également signé les plans du casino, du pavillon du syndicat d'initiative situé à l'entrée de la plage et aussi de plusieurs villas), construit par l'entreprise Olivo Rizzotto, le mignon petit bâtiment n'eut qu'une existence éphémère. A peine était-il mis en service que la ligne fermait. Il fut alors affecté au stockage de matériel de navigation puis démoli par l'occupant pendant la deuxième guerre mondiale.


La gare maritime, sujet de cette carte postale colorisée postée en 1934. 

On distingue derrière le personnage une passerelle à l'aide de laquelle embarquaient vraisemblablement les passagers.

Il faudra attendre 1986 pour connaître de nouveau une liaison maritime régulière entre notre port et les îles britanniques mais ça c'est une autre histoire.



Et puisqu'on parle de navires et même si ça n'a rien à voir on ne peut résister au plaisir de vous faire partager cette photo prise le 2 décembre 2015 dans le grand sas...



Il parait que ça se prononce Baï et que ça rime avec Shanghaï, alors bye bye Li Baï
Honni soit qui mal y pense, Li Baï est un des plus grands poètes chinois de la dynastie Tang qui a vécu au VIIIème siècle de notre ère et dont les poèmes sont aujourd'hui encore appris par tous les petits chinois...