15 avril 2017

En passant par Ouistreham

Tonton Bédouin raconte ...

Leurs cheminées noires portant, blanches sur fond rouge (tiens les couleurs de LPB!), les initiales SNC ont rendus familiers à plusieurs générations de Ouistrehamais, les cargos du célèbre armement caennais qui empruntèrent quotidiennement de 1903 jusqu'au début des années 90 les écluses de notre port favori. Nombreux furent aussi ses marins originaires de notre cité ou qui s'y retirèrent la retraite venue. Il n'est donc que justice d'évoquer dans cette rubrique consacrée à ce qui fut l'histoire de Ouistreham, la mémoire de cet armement qui fit tant partie de notre paysage.

La Société Navale Caennaise


C'est en 1903 que plusieurs armateurs caennais, importateurs de bois ou de charbon mirent en commun leurs moyens pour créer une nouvelle compagnie de navigation, Gaston Lamy et  Allainguillaume notamment. Les premiers navires de la SNC furent donc les navires apportés par ces armateurs comme le Chanzy ou l'ActifMais très vite la nouvelle entité confie aux chantiers navals britanniques la construction de nouveaux navires. Ceux-ci porteront désormais, sauf à de rares exceptions, le nom de divinités de la mythologie grecque. C'est ainsi que sortent des chantiers de Sunderland ou de Dundee les Thisbé, Circé et autre Niobé. L'importation de charbon gallois est alors en plein essor ainsi que l'exportation vers l'Angleterre et l'Allemagne de minerai de fer extrait des mines bas-normandes.

Le Chanzy aux couleurs de la SNC au pont de Calix
Il coulera au large de Barfleur en 1908.

Le premier conflit mondial cause la perte de plusieurs bâtiments et le Monument aux morts de Ouistreham porte le nom d'au moins un marin de la SNC disparu en mer en janvier 1918. Nous vous conterons son histoire un jour, c'est promis! A la fin de la guerre, la compagnie ne compte plus que trois navires, l'Astrée, le Circé et le Daphné. 

Un entre-deux-guerres florissant


Gaston Lamy s'attelle à la reconstitution de la flotte de la SNC en commandant de nouveaux navires aux chantiers anglais, puis aux Chantiers Navals Français installés depuis 1917 à Blainville sur Orne et Colombelles (le site est aujourd'hui occupé par Renault-Trucks). La SNC absorbe également l'autre armateur caennais Fernand Bouet et c'est donc avec 16 navires que l'armement aborde le second conflit mondial en 1939.

Marcel L. le grand-père de l'auteur, photographié dans le carré du Thisbé 3 en escale à Barry Docks (Pays de Galles), en août 1935, alors qu'il visitait les mines galloises pour le compte de son patron Louis Allainguillaume.

A l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale


Le conflit portera de durs coups à la Navale. En juin 1940, le Niobé, capitaine Lodehoquitte le port du Havre avec 800 civils fuyant l'avance allemande. Un avion ennemi bombarde le navire qui coule emportant la quasi totalité de ses occupants.


L'article de Ouest-France du 27 novembre 2002 relatant la découverte du Niobé coulé le 11 juin 1940 au large du Havre par un Stuka de la Luftwaffe. Au moins 800 victimes; seuls 11 rescapés , 9 passagers et 2 hommes d'équipage, seront recueillis par un caboteur cherbourgeois, le Cotentin qui les débarqua à Ouistreham pour permettre leur hospitalisation à Caen. Précision navrante, la totalité  de la population d'une maternité du Havre figure au nombre des victimes.

Début juillet 1940, les autorités britanniques saisissent six navires. Les sept autres sont envoyés par la Navale en Méditerranée où ils sont à leur tour confisqués par l'occupant à l'exception du vieux Gallium de 1924 qui servira sous le pavillon des Forces Navales Françaises Libres (et qui ne sera retiré du service qu'en 1959).  En 1945, il ne subsiste que quatre navires en piteux état. L'infatigable Gaston Lamy doit une fois encore s'atteler à la reconstitution de la flotte.

Retour à la prospérité


Dès l'automne 1944, la Navale fait main basse sur un petit pétrolier abandonné par les Allemands dans le port de Caen et le transforme en pinardier affecté à la ligne vers l'Algérie. Elle récupère également deux navires en construction à Rouen et se voit confier la gestion de plusieurs bâtiments comme le Liberty-ship Ouistreham dont nous vous avons conté l'histoire dans une de nos premières rubriques. (cf A voiles et à vapeur).

L'équipage du Liberty ship Ouistreham dans les années 50.

Puis, les commandes de nouveaux navires dans les chantiers canadiens de Québec ou de Vancouver portent l'effectif de la compagnie à 24 navires quand Georges Guillin, le gendre de Gaston Lamy prend les commandes du vaisseau caennais symbolisé par l'inauguration en 1957 du siège social sur ce qu'on appelle aujourd'hui la presqu'île, le superbe "Pavois"oeuvre des architectes Louis et Olivier Süe. C'est aujourd'hui un des rares bâtiments préservés dans ce quartier témoin de l'ancienne prospérité du port de Caen.


Un verre aux armes de la "Navale" publicité symbolique du renouveau de la compagnie pendant les "Trente glorieuses".

Les 24 navires de la compagnie permettent à la SNC, à partir de 1950, de diversifier ses activités, lignes régulières vers l'Afrique du Nord, importation de bois en grumes, exportation de camions Saviem dont la fabrication commence à Blainville en 1956 sur le site des anciens chantiers navals; pinardiers, minéraliers dont le gros Amphiopé de 31 000 tonnes, navires frigorifiques, vraquiers voire même un pétrolier, l'Athéné, voguent désormais sous le pavillon rouge et blanc. 

Un cargo de la "Navale" dans la nouvelle écluse construite en 1963 et qui permet d'accueillir des navires de gros tonnage.

La fin d'une épopée


Les bouleversements économiques des années 70 et 80  n'épargnent pas la Navale même si une expérience de transports de conteneurs avec l'Algérie rencontrera un succès mérité. Une concurrence féroce entre armateurs, des frais liés à la navigation sous pavillon français et une certaine mésentente entre les héritiers de ce groupe familial eurent raison du fleuron de notre port. Rachetée par Bolloré en 1988 et rapidement démantelée, la SNC disparaît du paysage portuaire, les deux derniers cargos le Thésée 4 et l'Hébé 6 étant cédés au début des années 1990. Aujourd'hui ne subsistent de cette belle histoire que des sociétés comme SOGENA ou SOFRINO héritières de feue la Navale...


L'Isée (1951-1962) dans l'ancienne écluse.

Pour aller plus loin


"Navale Caennaise, un siècle et demi d'histoire" : ouvrage édité par les Anciens de la Société Navale Caennaise en 1998.